"Le Mad Max erezien
Tous ceux qui veulent revenir en Israël doivent emprunter un tunnel constitué par deux murs, en béton armé de 8 mètres de haut,
de cinq à six mètres de large, couverts par des parois transparentes. Nous commençons la marche vers sa Majesté Israël.
Nous marchons longuement, le tunnel nous semble interminable, un sentiment d’angoisse me serre la gorge, je me demande ce qu’il
m’adviendra dans le cas d’un malaise? Je regarde les innombrables caméras qui nous observent et me rassure en me disant que les vivants de l’autre côté, verraient et viendraient sans doute à
mon secours ! Le doute persiste, je me dis que là où nous sommes, ce n’est pas encore Israël, c’est un non man’s land, les secours israéliens interviendraient-ils ?
Enfin, après avoir marché cinq cents, peut-être six cents mètres nous arrivons devant un grand portail métallique de même
hauteur que le tunnel.
Une dizaine de personnes attendent devant le portail, en silence.
Je pose la question, qu’attendez vous ? « Nous attendons la Voix », répondent-ils. La Voix, quelle
voix ? « La voix qui sortira du haut du tunnel pour vous donner des instructions ».
En effet, un peu plus tard, nous attendons la Voix électronique qui hurle en hébreu et en anglais: « deux », ce
qui veut dire que deux personnes sont autorisées à passer. Les deux premières personnes sont prêtes, un désagréable signal électrique qui annonce l’ouverture du portail se déclenche. Les deux
personnes passent, le portail se referme derrière elles. Une heure après, c’est à mon tour de passer, cinq mètres plus loin, un deuxième portail métallique se dresse, et derrière ce dernier,
quatre couloirs de moins d’un mètre de large montrent le chemin à suivre jusqu’à l’étape suivante. Devant chaque couloir un tourniquet est en place.
J’attends, je suppose que l’électronique finira par m’indiquer ce que je devrai faire le moment venu. La Voix indique
« un », ce qui veut dire que je dois me placer devant le couloir no 1. Quelques minutes passent, un bruit digne des lourdes portes derrière lesquelles on enfermait les fous furieux
dans les hôpitaux psychiatriques des années soixante, m’agresse l’oreille, pour me signaler que le tourniquet est débloqué. Le paradoxe est que je me trouve, malgré tout, content d’entendre ce
bruit sans lequel j’aurais pu rester coincé des heures durant.
Je pousse le tourniquet en faisant attention à ce que ma valise ne reste pas coincée entre les barres du tourniquet, non que je
sois expert en tourniquet, mais je viens d’apprendre la leçon en observant une dame accompagnée par ses trois enfants, qui a mis plus de 15 minutes pour faire échapper ses enfants et ses deux
valises pris au piège du tourniquet. Croyez-moi, ce n’est pas facile.
Je marche une cinquantaine de mètres dans le couloir métallique et j’arrive devant un deuxième tourniquet qui marque le passage
par un troisième portail métallique.
Derrière le portail, on aperçoit le tapis à scanner les bagages et une cabine circulaire à hauteur d’homme, avec une double
enveloppe de matière transparente.
C’est peut-être l’un des rares endroits où il est préférable de ne pas arriver le premier. Ce qui permet, à chaque étape, de
procéder à un apprentissage accéléré en observant, à travers les divers portails, les gens qui précédent.
En ce qui me concerne, c’est la dame et ses trois enfants qui, me précédant, font office de formateurs.
D’abord, il faut attendre que la Voix vous autorise à poser un seul bagage à la fois sur le tapis. Celui-ci se met en marche, et
si tout va bien, la Voix vous autorise à poser le deuxième bagage et ainsi de suite. Autrement, le bagage vous est retourné sur le tapis et la Voix vous somme de le déposer. Il faut en déduire
qu’il vous appartient de faire en sorte que votre bagage soit accepté par le scanner, autrement, il vous est retourné autant de fois qu’il faudra, sans qu’aucune personne ne puisse intervenir
directement. Après quelques aller-retour, la dame réussit à faire passer ses bagages.
La famille se place devant ce monstre transparent qui me fait penser aux cabines de décontaminations dans les laboratoires à
haut risque. La porte de la cabine s’ouvre, la dame fait l’erreur de passer avant ses enfants ! C’est trop tard, aucun retour en arrière n’est toléré, elle est dedans, elle doit y rester,
c’est la Voix qui le dit et manifestement, personne n’a intérêt à contredire la Voix.
Sur le sol de la cabine, deux empreintes de pieds sont peintes en rouge, elles indiquent les endroits où vous devez vous placer.
On écarte les jambes, la Voix dit « Levez les mains », après un court silence, elle ajoute « n’ayez pas peur ». Du coup, la peur vous envahit ! La porte se referme
derrière moi. Un son, aussi particulier que désagréable, qui fait penser aux machines de lavage automatique de voitures, me remplit les oreilles. Sans tarder, l’enveloppe mobile de la cabine se
met à tourner rapidement, tout en dégageant un léger nuage dont je ne saurais probablement jamais de quoi il est constitué et encore moins si des effets secondaires sont à craindre.
Le corps (et peut être l’esprit aussi) est scanné, la porte de sortie de la cabine s’ouvre. Je peux récupérer ma valise dont le
tapis s’est débarrassée.
Quant à la dame et ses enfants qui me précédaient, mis à part le plus petit d’entre eux, ils ont passé le test de la cabine sans
encombre. Le petit garçon, âgé à peine de 6 ans a, lui eu beaucoup plus de peine.
La porte s’ouvre, sa mère de l’autre côté lui crie de passer. Il passe et la porte referme derrière lui. De
là où je suis, derrière le portail, je ne peux plus entendre ce qui se passe dans la cabine. Mais de longues minutes passent sans que l’enfant ne puisse avancer, tandis que les gesticulations
de la mère indiquent clairement que l’enfant ne parvient pas à suivre les instructions qui lui sont données par la Voix. D’ailleurs, je crois qu’il était matériellement impossible à cet enfant
de placer ses pieds sur les empreintes! Bref, aucune aide ne lui est portée ! Il réussit tout de même à passer après une attente de plus de dix minutes, seul enfermé dans cette cabine pour
le moins grotesque. Ce qui me frappe est le fait qu’à aucun moment l’enfant n’a exprimé la terreur qu’il vivait dans cette cabine !
À force de subir la barbarie de l’occupation, les enfants de la Palestine ont perdu une partie de leur sensibilité. Ils ne sont
plus tout à fait des enfants, et c’est insupportable.
Après la cabine et le tapis, au bout du couloir, je vois un humain, en l’occurrence, une soldate. Je n’ai jamais pensé que je
puisse un jour éprouver de la satisfaction à voir un soldat israélien. Après cette promenade dans le royaume Mad Maxien et son ambiance apocalyptique, je suis presque soulagé de voir cette
personne, simplement parce qu’elle semble humaine !
Juste avant d’être dirigé vers le royaume d’Israël pour le contrôle des passeports, je lis un slogan inscrit en arabe sur un
mur :« souriez, la vie vous sourira » !
Commentaires