lutte des classes, humanisme, actualité- valeurs de la vie contre les valeurs de mort- Sécuritarisme & Totalitarisme- Esperanto- Littérature, poésie
Par R. Platteau
Miguel de Unamuno,
celui qui a écrit "Du sentiment tragique de la vie" , peutêtre la seule de ses oeuvres disponible dans les librairies françaises, celui aui a écrit "La prière de l'athée", et qui a vécu la plus
grande partie de sa vie dans cette maison(celle de droite avec une plaque commémorative) avait un chien, en 1907 ce chien est mort.....
Unamuno a alors écrit cette élégie
tout y est
ÉLÉGIE A LA MORT D’UN CHIEN
De sa main dure, l’immobilité
a noué pour jamais mon pauvre chien
sans cesse en mouvement,
et le voici fidèlement couché
sur sa pieuse mère
la terre.
Il ne fixera plus de ses bons yeux
les miens,
avec cette tristesse
de ne pouvoir parler ;
il ne lèchera plus ma main ;
sa tête fine
ne se posera plus sur mes genoux.
A quoi rêves-tu maintenant ?
Où ton esprit soumis a-t-il volé ?
N’y a-t-il point un autre monde
où tu puisses revivre, pauvre bête,
et par dessus les cieux
bondir et promener à mes côtés ?
Un autre monde !
Un autre… un autre et non pas celui-ci !
Un monde sans mon chien,
sans mes douces montagnes,
sans mes ruisseaux paisibles,
et sur leurs bords, les arbres immobiles,
sans oiseaux et sans fleurs,
sans bêtes sans chevaux,
et sans bœufs qui labourent…
Un autre monde,
Un monde de l’esprit !…
Là-bas, n’aurons-nous pas,
tout autour de notre âme,
l’âme de ces choses dont elle vit ?
L’âme des champs
et l’âme des rochers
et l’âme des arbres et des eaux
et les âmes des bêtes ?
Là-bas, dans l’autre monde,
est-ce donc que ton âme, pauvre chien,
ne viendra pas poser sur les genoux
de mon esprit sa tête ?
La langue de ton âme, pauvre ami,
ne viendra-t-elle pas lécher la main
de mon âme ?
L’autre monde !
Un autre et non pas celui-ci !
Tu ne plongeras plus, mon pauvre chien,
tes yeux dans ceux qui furent ta raison
de vivre ; et la terre t’arrache
à qui te fut bonheur, idéal, Dieu.
Mais lui, ton triste maître,
te retrouvera-t-il dans l’autre vie ?
Pur esprit !
Terrible pureté, vide sans fond,
inanité !
Ne te verrai-je plus, mon doux ami ?
Ne seras-tu là-bas que souvenir,
pur souvenir ?
Ce souvenir n’accourra plus vers moi,
avec des bons et de grands coups de queue
de joie ?
Il ne lèchera plus ma main,
ne ma regardera plus dans les yeux ?
Ce souvenir,
ne sera-ce plus toi, tel que tu es,
maître de toi,
vivant d’une vie éternelle ?
Qu’est-il advenu de tes rêves,
de cette loyauté fidèle à suivre
l’ordre que ma voix te donnait ?
Je fus ta foi, je fus le ciel pour toi :
tu rêvas Dieu en moi ;
mes yeux étaient pour toi les ouvertures
sur l’autre monde
Si tu savais, mon chien,
combien ton dieu est triste de ta mort !
mais ton dieu, lui aussi, mourra un jour.
Tu es mort, tes bons yeux
fixant les miens,
cherchant en eux peut-être le mystère
qui t’étreignait.
Et tes prunelles tristes, faites depuis toujours
A guetter mes désirs,
Semblaient m’interroger :
« Mon maître, où allons-nous ? »
où nous allons ?
Ta vie avec les hommes, pauvre bête,
T’a peut-être donné quelque confuse
Aspiration que le loup ignore.
Alors que tu venais poser ta tête
Sur mes genoux,
Peut-être faisais-tu ce vague rêve
D’être homme après ta mort !
Être homme, pauvre bête !
Mon doux ami,
mon fidèle croyant,
à voir mourir tes yeux qui me regardent
et ton regard fluide se figer,
à mon tour j’interroge : où allons-nous ?
Être homme, pauvre chien !
Écoute : ton vrai frère,
c’est là-bas cette autre pauvre bête,
couchée auprès du tombeau de son dieu
et qui, hurlant au ciel,
appelle la mort.
Toi, tu es mort en paix,
avec douceur
t’abandonnant à moi dans la suprême
soumission ;
mais lui, celui qui hurle
contre la tombe de son dieu,
celui-là ne sait même pas mourir.
Toi, dans ta mort, pressentais vaguement
que tu vivrais dans ma mémoire,
que tu ne mourrai pas entier ;
mais ton malheureux frère
se voit un mort vivant,
se voit perdu
et hurle au ciel en implorant la mort.
Repose en paix, mon pauvre compagnon,
Repose en paix ; plus triste
Est le sort de ton dieu que n’est le tien ;
Car les dieux pleurent,
Oui, les dieux pleurent lorsque meurt le chien qui leur léchait la main,
Qui les regardait dans les yeux
Et dans ce regard semblait demander :
« Où allons-nous ? »
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