"A l'orientation de la borne, je sais la position du corps chéri qui est enfoui dessous, et, après avoir bien regardé au loin alentour si personne n'est là qui puisse
me voir, je m'étends doucement et j'embrasse cette terre, au-dessus de la place où doit être le visage mort.
Il y a des années que j'avais eu le pressentiment, et pour ainsi dire la vision anticipée de tout ce que je fais ce matin : sous un ciel bas et sombre comme celui-ci, je m'étais vu, revenant dans
ce costume d'autrefois, pour me coucher sur sa tombe et embrasser sa terre ... Et c'est aujourd'hui, c'est maintenant, ce dernier baiser, - et voici qu'il ne me semble plus que ce soit bien réel;
je me laisse distraire ici même par je ne sais quoi, peut-être par l'immensité du décor funèbre, par tout ce charme de désolation dont s'entoure et s'agrandit, à mes yeux irresponsables, la scène
de ma visite à cette tombe.
Cependant, à mesure que les minutes passent, effroyablement silencieuses, qui semblent de plus en plus nous rapprocher l'un de l'autre. Maintenant je suis tout entier à l'impression que nos corps
sont de nouveau presque réunis, - après avoir été tant séparés, par les années, par les distances, par les courses à travers le monde et par l'indéchiffrable mystère qui enveloppait pour moi sa
destinée à elle; je sens que nous sommes là, tout près voisins, séparés seulement par un peu de cette terre, dans laquelle on l'a couchée sans cercueil. Et j'aime tendrement ces débris, - qui en ce
moment me font l'effet d'être tout; je voudrais les voir, et les toucher et les emporter : rien de ce qui a été Aziyadé ne pourrait me causer d'effroi ni d'horreur...
Maintenant l'image d'Aziyadé est devant moi presque vivante, - ramenée sans doute par le voisinage de ces débris, au-dessus desquels a dû rester, flottant, quelque chose comme une essence
d'elle-même... Oh! mais vivante tout à coup, si vivante que jamais je ne l'avais retrouvée ainsi depuis le soir de la séparation. Je revois, comme jamais, son sourire, son regard profond sur le
mien, son regard des derniers jours; j'entends sa voix, ses petites intonations familières, intimes et insaisissables petites choses d'elle que j'ai adorées avec une infinie tendresse. Alors plus
rien d'autre n'existe plus, ni le grand décor, ni les ambiances étranges; il n'y a plus rien qu'elle-même, - et toutes mes impressions changeantes s'amollissent, se fondent en quelque chose
d'absolument doux, - et je pleure à chaudes larmes, comme j'avais désiré pleurer... "
(fantômes d'Orient, page 20 :Maintenant, je rassemble ces menus objets plus précieux que j'emporterai sur moi, des lettres, des amulettes et certaine bague qu'elle m'avait donnée. Puis, avec recueillement, je vais ouvrir un tiroir mystérieux, caché sous de vieilles brode- ries orientales ; c'est le cercueil où dorment mille petites choses rapportées d'Eyoub, des feuillets sur lesquels des mots turcs sont gauchement tracés de son écriture enfantine, des morceaux coupés à l'étoffe de notre divan de Brousse, des fantômes de pauvres fleurs qui jadis poussèrent dans des jardins de Stamboul au prin- temps. Au plus profond de cette cachette, sous ces débris, je cherche une adresse en caractères arabes qui, le matin de mon départ, fut dictée par Achmet à l'écrivain public de la place d'Ieni-Djami : d'après lui, elle devait me servir de ressource suprême pour le retrouver si je ne rêve-