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Par R. Platteau
Il y a de nos jours une nouvelle forme de normes de civilité, vachement plus « tordue » que
l’ancienne
C’est un ton qu’on voit maintenant (vers 1990) régner dans la tranche d’age
16-35 ans de la classe
statistiquement et sociologiquement moyenne (c’est à dire immédiatement inférieure à ceux qui se
plaisent à s’appeler « classes moyennes », et qui sont en fait la bourgeoisie, c’est à dire une classe
supérieure), des gens de formation moderne, citadins, employés, cadres moyens ou assimilés, qui
ont étudié jusqu’au niveau bac ou au-delà. C’est peut-être là que ça s’est formé, et dans les loisirs
organisés et les mouvements de jeunesse ( ?).
En tout état de cause ça consiste à avoir l’air décontracté, obligatoirement, sans façon et amicaux,
sans l’être réellement, tout en respectant, en fait, mais sans jamais avoir l’air de les prendre au
sérieux, des normes de comportement très strictes. (1)
Au moins la politesse guindée traditionnelle avait l’air de ce qu’elle était, ses normes se présentaient
comme des normes, les gens s’avançaient masqués mais en quelque sorte « franchement », et
quand les gens étaient détendus ils l’étaient réellement.
Maintenant chez ces gens, par exemple, on ne s’excuse plus, c’est tout de suite « remarqué », mais il
faut, de rigueur, lancer une quelconque plaisanterie (aussi laborieuse et conne soit-elle) l’air de dire
qu’on l’a fait exprès ou toute sorte de chose comme ça ! qui en tient lieu en fait en dépit des
apparences, et sans laquelle vous êtes un mufle. Le tout dans la « décontraction » de rigueur, et les
rires forcés continuels. Ah ! ces rires forcés, seuls polis, les rires naturels ça fait vulgaire.
De toutes manières exprimer un sentiment qui serait réel ça ne se fait pas (ça, ça n’est pas nouveau !
je pense), surtout si ce sentiment est un besoin ou une souffrance : absolument interdit ! Par
exemple : dire qu’on est « crevé », alors que visiblement ça n’est pas vrai, ça fait « bien », et on
glandouille et plaisante là-dessus des demi-heures entières ; mais le dire si on est réellement crevé
– ça vous transforme immédiatement en paria, en « faible à problèmes », etc., inconsciemment
reviennent les instincts qui font dans un bac de poissons que quand l’un donne des signes de
maladie les autres se jettent dessus et le chassent. Évidemment, ça n’entre pas dans le ton de
rigueur, le dynamisme de rigueur, qui transforme les gens en marionnettes qu’on remonte et fait
forcément que le sincère est déplacé, et que tout ce qui est contraire à ce dynamisme et cette
« décontraction » obligatoire n’est pas tolérable, car cela romprait leur atmosphère si on ne l’éjectait
pas. Les malades, fatigués, malchanceux ou malheureux sont donc ….. accusés d’égoïsme par ces
égoïstes …
Il y a aussi la prétendue (et fausse) « libération sexuelle », qui fait que les normes contemporaines
(vers 1990) là-dessus deviennent bien plus tordues que les anciennes. Ces gens qui racontent, dont
les normes exigent qu’ils prononcent un maximum de termes scatologiques (ça aussi ça fait partie
du nouveau ton) et de raconter des histoires drôles exclusivement égrillardes sont en fait restés si
pudiques, pour ne pas dire puritains. Il est de rigueur d’en parler, et le plus grossièrement possible,
sinon vous vous faites remarquer (comme « névrosé », ou comme « réac-partisant-des-vieux-tabous » par exemple), mais il est en même temps de rigueur de ne jamais prendre
tout ça autrement que comme de la
plaisanterie, et de ne pas le mettre en pratique, et de pratiquer en fait le même comportement que
du temps des tabous dont il est de rigueur de paraître allègrement libéré et qu’il est bien-pensant de
fustiger.
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